email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

CANNES 2022 Compétition

Critique : Tourment sur les îles

par 

- CANNES 2022 : L’incomparable Catalan Albert Serra propose un très long et scintillant essai sur le néo-colonialisme en Polynésie française

Critique : Tourment sur les îles
Benoît Magimel dans Tourment sur les îles

Le travail d'Albert Serra est un exemple de la manière dont un artiste peut être obsédé par le passé historique et ses valeurs et tentations perdues, tout en étant rarement esclave d'une pensée conservatrice ou réactionnaire. Ses longs-métrages, qui se succèdent à trois ou quatre ans d'écart à chaque fois, sont rafraîchissants et vivifiants par rapport à tout ce qui se fait en ce moment, comme quand on prend sur une étagère un volume poussiéreux (par un auteur comme Melville ou Dumas, disons) et qu'on tombe de nouveau sous le charme. Malgré le fait que la poussière peut vous monter au nez, et que la colle de la reliure fatigue.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Avec Tourment sur les îles [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Albert Serra
fiche film
]
, qui a fait l'objet d'une première appréciée dans le cadre de la compétition officielle de Cannes, il ruse et fait mine de se défaire de son obsession pour l'ambiance romantisme et peinture à l'huile en dirigeant enfin son regard vers notre terrifiant monde moderne. Sauf que Benoît Magimel dans le rôle de son charismatique personnage central, par ses manières et sa caractérisation, est un dandy tout aussi flâneur et imbibé que Casanova dans Histoire de ma mort [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Albert Serra
fiche film
]
ou n'importe lequel des libertins voyeurs de Liberté [+lire aussi :
critique
bande-annonce
fiche film
]
. Il a beau avoir un smartphone bippant à tout bout de champ dans la poche de son élégant costume, c'est une figure qui sort tout droit du coin d'un tableau de Delacroix.

Quoi qu’il contienne des éléments de thriller paranoïaque classique, Tourments sur les îles est avant tout une étude de caractère détaillée, qui ne s’intéresse pas à l'avancement de l’intrigue, mais plus à la composition du portrait très exhaustif d’un être humain. Serra tire manifestement son chapeau à un des meilleurs en la matière, John Cassavetes, à travers la manière dont il cadre le personnage de Magimel, De Roller, haut-commissaire de la République dans la collectivité d'outre-mer qu'est la Polynésie française, les quatre fers en l'air dans une pièce tapissée de miroirs à l'intérieur d'un night-club, content comme tout d'être le meneur et mécène de l'activité osée choisie pour la soirée. C'est l'image signature du Meurtre d'un bookmaker chinois, avec Ben Gazzara, récemment citée en compétition à Cannes par Mathieu Amalric dans Tournée [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Mathieu Amalric
interview : Mathieu Amalric
fiche film
]
.

L’existence de De Roller en tant que politicien et raccommodeur né est la lentille à travers laquelle Serra explore un processus rampant de recolonisation. Il n’est en rien nostalgique de la gloire impériale passée de la France et de son influence à l’étranger, préférant se voir comme une influence calmante et flagorneuse à tous les étages : avec la population de l'île et le commerce du tourisme comme avec ses supérieurs en France, car c'est d'eux tous qu'il tire sa source de pouvoir suprême à lui. Mais dans ce monde moderne fébrile tel qu’il est, les choses évoluent lentement, et des essais nucléaires sur l'île sont prévus de nouveau, pour la première fois depuis 1995. Des manifestations sont organisées par les chefs de clans locaux avec l'approbation des autorités, quoique De Roller pense que les manifestants pourraient bien être à la solde de la Russie ou de la Chine.

Tout au long de Tourments sur les îles, Serra crée de la tension à partir de la sensation que quelque chose se termine, que l'Eden myope de De Roller va succomber à des tentations plus sombres et que la catastrophe guette, tandis que les États-nations s'arment de nouveau. Il arrive à mettre tant de beauté et de splendeur dans sa vie : un voyage spectaculaire sur les vagues pour faire du jet ski et surfer sur leurs crêtes ascendantes, la musique et danse traditionnelle des indigènes, qui se fond ensuite dans de la house music décadente au Morton’s Club (tenu par un autre expat joué par Sergi Lopez), où les présents se mettent à se dévêtir comme dans un film du début de la carrière d'Andy Warhol, et une liaison passionnée avec la chorégraphe trans de la compagnie de danse (Pahoa Mahagafanau). Cependant, le romantique avec un grand R en Serra refait surface avec un retour de bâton complice : De Roller est condamné à devenir victime de ses obsessions et de son apathie.

Tourment sur les îles est une coproduction entre la France, l'Espagne, l'Allemagne et le Portugal qui a réuni les efforts des sociétés Idéale Audience, Andergraun Films, Tamtam Film GmbH et Rosa Filmes. Les ventes internationales du film sont gérées par Films Boutique.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

(Traduit de l'anglais)


Galerie de photo 27/05/2022 : Cannes 2022 - Pacifiction

17 photos disponibles ici. Faire glisser vers la gauche ou la droite pour toutes les voir.

Albert Serra, Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau
© 2022 Fabrizio de Gennaro for Cineuropa - fadege.it, @fadege.it

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Privacy Policy