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France

Régine Vial • Distributeur, Les Films du Losange

“Les humains auront toujours besoin de films”

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- Nous avons interrogé Régine Vial, directrice de la distribution au sein de la société française Les Films du Losange, sur l’histoire de cette enseigne et la situation du marché en temps de pandémie

Régine Vial • Distributeur, Les Films du Losange

Nous avons interrogé Régine Vial, directrice de la distribution au sein de la société française Les Films du Losange, sur l’histoire de cette société et sur la situation du marché en période de pandémie. En dépit des efforts significatifs effectués par les distributeurs indépendants français, qui ont réussi à conserver un flux constant de sorties après la période de confinement, le manque de productions hollywoodiennes continue à freiner la reprise du marché, tout en dépeignant un futur incertain pour les mois à venir.

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Cineuropa : Comment la société est-elle née et quelle est votre ligne éditoriale ?
Régine Vial : C’est Barbet Schroeder qui a fondé la société en 1062. Il a d’abord produit les films d’Éric Rohmer, comme La Boulangère de Monceau (1962) ou La Collectionneuse (1967). Je suis arrivée en 1986, et peu après nous avons lancé la branche distribution. Au début, nous ne distribuions que les films que nous produisions, mais quelques années après, nous avons décidé d’acquérir des titres que nous aimions auprès d’autres sociétés, comme Les Apprentis (1995) de Pierre Salvadori, ou Breaking the Waves (1996) de Lars Von Trier. Au fil des ans, nous avons enrichi notre catalogue d’une famille d’auteurs, en essayant de leur être très fidèles.

Quelles sont, selon vous, les principales particularités du marché français en matière de distribution indépendante ?Le marché français de la distribution indépendante se porte bien. Nous avons découvert de nombreux auteurs en France, de jeunes réalisateurs qui ont connu le succès partout dans le monde. Nous avons également un grand nombre de cinémas d’art et d’essai à travers le pays, ce qui est primordial pour la distribution indépendante. Nous avons désormais des plateformes et des chaines de télévision spécialisées dans les films d’auteur. Mais plus important encore, nous avons un public pour ce genre de cinéma, même parmi les jeunes.

D’autre part, quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?
La plus grande difficulté de la distribution de films d’auteur, c’est la nature très versatile du marché. Quand nous avons distribué Festen (1998) de Thomas Vinterberg, le film est resté à l’affiche pendant quatre mois. Maintenant, nous avons de la chance si certains films parviennent à rester deux ou trois semaines. Lorsque vous n’avez pas un budget important pour produire un film d’auteur, la publicité la plus efficace est le bouche-à-oreille, mais cela ne se fait pas en un jour. Je pense que c’est la plus grande difficulté que nous avons rencontrée ces dernières années. Les films sortent et une ou deux semaines après, ils sont remplacés. Je trouve ça difficile, car je suis très attachée aux films. Vous travaillez des mois sur un film, et vous voulez qu’ils durent, mais quelquefois ce n’est pas le cas, c’est très bref. L’une des raisons à cela est le nombre important de sorties chaque semaine, avec les blockbusters américains qui occupent la majorité des écrans.

Quel impact a eu le confinement sur votre travail ? Avez-vous été amenée à repousser beaucoup de sorties de films ?
C’était très décevant. Nous étions sur le point de sortir Ondine [+lire aussi :
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(Christian Petzold, 2020) le 1er avril, après son avant-première à la Berlinale. Tout était prêt. Nous avions de très bonnes critiques, Petzold et son actrice principale Paula Beer étaient avec nous à Paris pour répondre à des interviews, toute la promotion était prête… mais l’épidémie progressait. Le 13 mars nous avons donc décidé de repousser la sortie au mois de septembre. Nous n’avons jamais envisagé une sortie numérique, parce une sortie en salle était très importante pour nous. Nous travaillons actuellement sur la promotion avec la même passion et le même engouement que la première fois, plus encore, parce que nous devons faire preuve de courage face aux difficultés. La publicité et les bandes-annonces dans les cinémas pourraient être repoussées à septembre, et les affiches sans date de sortie pourraient être réutilisées. Mais les articles de presse, certains affiches et supports (avec la date de sortie initiale) ont été perdus. Nous essayons maintenant de rencontrer les exploitants de salles et de convaincre le public de retourner au cinéma. Nous devons nous battre pour reconquérir le public. Je ne sais pas combien de temps cela prendra, mais je suis sûre que c’est juste une question de travail en collaboration.

Quelle est la situation actuelle ? Quelles sont vos attentes ?
La situation est difficile. Le taux de remplissage n’est que de 30 à 40 % par rapport à la normale. Cependant, les distributeurs indépendants sont très présents et nous avons distribué un grand nombre de films d’auteur européens pendant l’été. Plus de 30 films indépendants sont sortis en France entre fin juin et fin août. C’était vraiment super de voir avec quelle énergie et quelle motivation tous ces distributeurs indépendants faisaient la promotion de leurs films en ces temps difficiles. Je suis certaine que tous mes collègues ont travaillé d’arrache-pied et nous faisons tous de notre mieux. Nous travaillons dur pour proposer des films au public. Par exemple, nous avons sorti Epicentro [+lire aussi :
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(Hubert Sauper, 2020) le 19 août : nous avons organisé une tournée avec le réalisateur à Pau, Bayonne, Strasbourg… et ça a été un succès, nous avons fait salle comble. Le problème c’est que les exploitants n’ont pas de films américains, hormis Tenet [+lire aussi :
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(Christopher Nolan, 2020), pour attirer les spectateurs au cinéma.

Y a-t-il eu des aides spécifiques pour les distributeurs pendant la crise ? Quelles sont selon vous, les mesures nécessaires ?
Pendant le confinement, nous avons reçu un soutien de l’État (baisse des charges, subventions…) et après la réouverture des salles, nous avons pu bénéficier d’une augmentation des aides du CNC et du programme Europe Creative Media. Nous espérons maintenant que l’aide du CNC, octroyée de juin à août, durera jusqu’à la fin de l’année, tout comme l’aide gouvernementale. Le futur demeure incertain, donc ces aides seraient les bienvenues.

Quelle est la répartition habituelle des revenus pour les différentes fenêtres d’exploitation ?
En ce moment, les choses changent beaucoup parce que les grandes sociétés de streaming comme Netflix et Amazon pourraient être intéressées par nos films, et ça c’est nouveau. Il y a également de nouvelles plateformes émergentes, comme Universciné, MUBI ou FilmoTV, qui s’intéressent de près au cinéma d’auteur. L’économie du cinéma évolue. Néanmoins, pour l’instant, je dirais que 60 % des recettes proviennent des salles de cinéma, 15 % du divertissement à domicile et 35 % de la télévision et de la VOD. Mais cela dépend bien entendu beaucoup du film.

Quelle a été votre campagne de promotion la plus réussie pour un film européen ?
J’ai été très impressionnée par Le Ruban blanc [+lire aussi :
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 (2009) de Michael Haneke, lauréat de la Palme d’or à Cannes. Le réalisateur est venu à la Cinémathèque française à l’occasion de l’avant-première et nous avons organisé des débats avec lui. L’entendre parler du film était un moment unique. C’était comme une véritable master class. Nous avons aussi organisé de nombreuses projections pour le public scolaire, collèges et lycées. La critique était dithyrambique et le film a atteint les 70 000 entrées, ce qui nous a rendus très fiers. Ce sont des exemples comme celui-ci qui nous donne de la force et du courage pendant cette période compliquée.

Comment êtes-vous arrivée à la distribution ? Êtes-vous optimiste quant à l’avenir ?
En fait, j’étais professeur de lettres modernes. J’ai toujours aimé les histoires et découvrir le monde à travers les films. J’organisais toujours des sorties au cinéma avec mes élèves, c’est comme ça que je me suis rendu compte que je voulais travailler dans ce domaine. Être distributeur permet de rendre le cinéma accessible à tous, cela permet de changer le regard que les gens portent sur le monde et de comprendre d’autres réalités. Je suis vraiment d’avis que les films peuvent aider à changer le monde.

Je crois en l’avenir. L’être humain aura toujours besoin de films. Je suis sûre qu’il y aura épreuves comme celle que nous vivons actuellement, mais je sais que nous y arriverons. Je suis persuadée que les cinémas survivront. Ils nous permettent de partager des moments avec les autres. Nous rions ensemble, nous pleurons ensemble… donc oui, je pense que nous avons un avenir.

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(Traduit de l'anglais par Karine Breysse)

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