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IFFR 2020 Tiger Competition

Janis Rafa • Réalisatrice de Kala azar

"Les humains infectent tout autour d'eux"

par 

- Cineuropa a rencontré l'artiste vidéo grec devenue réalisatrice Janis Rafa, qui revient à Rotterdam avec son premier long-métrage, Kala azar, après le court Requiem to a Shipwreck

Janis Rafa  • Réalisatrice de Kala azar
(© David van Dartel)

Dans son premier long-métrage, Kala azar [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Janis Rafa
fiche film
]
, dont la projection est imminente au Festival de Rotterdam, Janis Rafa décrit un couple qui travaille dans un crématorium pour animaux domestiques et conduit toute la journée, dans un paysage désert à l’exception de quelques animaux morts qu’ils trouvent en chemin. Ce faisant, la réalisatrice prouve qu’au lieu d’avoir peur des maladies infectieuses, les humains devraient d’abord se regarder de plus près.

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Cineuropa : Quand avez-vous eu l’idée de ce crématorium pour animaux domestiques ? Surtout compte-tenu du fait que la réaction des gens dès qu'ils voient des animaux à l’écran est généralement beaucoup plus forte que la violence qu’on voit.
Janis Rafa :
Aborder le sujet des animaux à travers une perspective familiale, comme les animaux domestiques, ouvre des questions sur la cohabitation. Il s’agit d’une collision entre différents corps dans un seul espace, des corps qui ne sont pas nécessairement faits pour aller ensemble. Mais le film parle aussi du deuil de quelqu’un qui est très différent de nous. La manière dont les animaux sont généralement représentés dans les fictions a quelque chose de "mignon", mais ce n’est pas ce qui nous intéressait ici. L’acte de ramasser les animaux écrasés et autres cadavres sur le bas-côté de la route a été le point de départ du film. Je passais régulièrement dans ces zones à une époque et avec le temps, j’ai commencé à m’arrêter pour photographier ces créatures mortes. Les animaux qu’on retrouve écrasés sur le bas-côté en disent long sur ceux qui passent à côté sans s’arrêter.

Il n’y a pas beaucoup de dialogues dans le film, et rien n'est vraiment expliqué, ce qui, dans un sens, correspond bien à la perspective animale.
Au départ, nous en avions même moins ! Mon travail a tendance à résister aux mots parlés, et beaucoup de scènes sont laissées sans résolution. Cela crée un mystère et un peu de trouble, et cela fait qu'il faut faire plus d’efforts pour connecter les points. Je voulais construire un univers physique, fait de textures, sensoriel ; on parle ici de comment un corps vous conduit au suivant. Parfois, il appartient à un animal et parfois à un humain. L’intérêt de la caméra s'écarte du récit principal, adoptant une perspective moins anthropocentrique. Souvent, cela ajoute une nouvelle couche à la manière dont l’histoire est racontée.

Penelope et Dimitris [joués par Penelope Tsilika et Dimitris Lalos] étaient-ils censés être un couple dès le départ ? Il y a quelque chose de bizarre dans ce duo, et quelque distance aussi.
C’est la chose que nous avons le plus discutée, particulièrement le personnage de Penelope et qui elle est. Nous les rencontrons à un moment qui n’est ni la fin ni le début de leur relation, et où ce qui se passe autour d'eux les a déjà infectés, dans un sens. Il faut dire aussi que le temps n’est pas linéaire dans le film, donc ces événements pourraient se dérouler sur un mois ou juste trois jours. Comme vous l’avez fait observer, rien n’est totalement expliqué ici.

Comme je viens du monde de l'art [Rafa a montré son travail à Centraal Museum Utrecht, Manifesta 12 et Rijksakademie] et que j’ai appris à connaître le langage du cinéma à travers l’art, je n’ai jamais ressenti la nécessité de raconter des histoires de manière linéaire et claire. Dans Kala azar, il y a une scène où un groupe joue un requiem pour les poulets qui pourrait aisément être une œuvre d’art vidéo. Au lieu de cela, elle est devenue une des forces qui m’a amenée à faire ce film. J'ai dû construire une intrigue pour l'accomoder.

Quand vous dites du couple qu’il est "infecté", ça nous ramène à la maladie parasitaire du titre. Mais alors qu'on a l’impression que ce monde a déjà vécu un genre de désastre, la situation ne s’améliore pas nécessairement, n’est-ce pas ?
Je pense que c’est juste la manière dont je vois le monde [rires]. Il se peut que je sois légèrement pessimiste, mais quand on travaillait sur le scénario, nous avons utilisé le mot "post-apocalyptique" pour décrire ce sentiment. Quand j’ai enfin arrêté de faire attention aux êtres humains, cette force dominante, chaque paysage a commencé de m’apparaître très hostile et en ruine. C’est une question de perspective. Tout dépend de cet espace négligé, abandonné après un désastre. Un espace qui n’appartient à personne, mais qui ne peut pas non plus être rendu à ce qu'il était avant : il ne peut pas se libérer d’une présence humaine. Oui, ça donne l’impression qu’on ressort de quelque chose d’horrible on qu'est en train de se diriger vers quelque chose d’horrible, quelque chose qui va détruire le peu d’équilibre qu’il reste encore. Je pense que ce film montre qu'où que se trouvent les humains, ils infectent immédiatement tout ce qu’il y a autour : ce n’est pas les moustiques ou les autres insectes qui font ça, c’est nous.

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(Traduit de l'anglais)

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