email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

Jessica Woodworth • Réalisatrice de The Barefoot Emperor

"Le rire, c'est le pouvoir"

par 

- Nous avons parlé à Jessica Woodworth, co-réalisatrice de The Barefoot Emperor, projeté cette année en ouverture du Festival de Varsovie, sur une Europe devenue amère et une manière d'en rire

Jessica Woodworth  • Réalisatrice de The Barefoot Emperor
(© Jean-Luce Huré)

Avec The Barefoot Emperor [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Jessica Woodworth
fiche film
]
, projeté cette année en ouverture du 35e Festival de Varsovie, le duo Jessica Woodworth et Peter Brosens continue l'histoire qu'ils avaient composée dans King of the Belgians [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Jessica Woodworth, Peter B…
fiche film
]
en 2016. Ici, ils font encore monter les enchères, car leur monarque malchanceux (Peter Van Den Begin) est maintenant censé mener l’Europe, ou plutôt la Nova Europa.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Cineuropa : Ça a été une surprise d’entendre qu’il y avait une suite à King of the Belgians. Les suites sont une marque de fabrique d’Hollywood, pas du cinéma d’auteur. Est-ce une idée que vous aviez en tête depuis le début ?
Jessica Woodworth :
L’idée de faire une suite dans le champ du cinéma d’auteur est ridicule, à vrai dire. Ces films étaient censés être séparés. Mais du fait d’une série de circonstances, nous sommes retrouvés en Croatie sur l’île de Tito [Veliki Brijun], et elle nous a semblé tellement spéciale : il y a là-bas des tas d’animaux qui courent partout et des vieux bâtiments qui s’effondrent. Tout donne l’impression d’être déséquilibré et déplacé. Et pourtant même là, nous nous sommes dit que l’Europe était en train de changer rapidement et King of the Belgians n'avait pas tout dit. Dans ce film [où Nicolas III découvre que son pays s’est disloqué tandis qu’il était à l’étranger en visite officielle], nous devions respecter le code qui voulait que le film soit un documentaire satirique réalisé par un Britannique nommé Duncan Lloyd. Cette fois, nous l’avons laissé à Sarajevo et nous avons construit une histoire différente. Nous ne voulions pas faire un film sous forme de road trip : nous voulions faire un film trippant, mais sans la route [rires]. Ils sont coincés sur cette île. Tito est parvenu à apaiser toutes sortes de gens là-bas. C’était une autre ère de la diplomatie, et peut-être que nous bénéficierions d’un petit pas en arrière.

Et de mettre tous les hommes politiques sur une île qu’ils ne pourraient pas quitter avant d'être arrivés à un accord ?
Comme l’équipe de notre film ! Ça a été une manière très efficace de forcer tout le monde à se concentrer. Nous voulions explorer le sentiment selon lequel l’Europe est en train de s'aigrir, mais nous sommes tombés encore plus près de la réalité qu’on aurait jamais pu l’imaginer. L’intention était de se moquer gentiment de cette manière très blasée qu'ont nos leaders de prononcer le mot "liberté". L’hymne de la Nova Europa parle de "chérir notre liberté" et s'il est extrêmement mauvais, c’est intentionnel. Mais si vous lisez les paroles d’autres hymnes européens, ils sont tellement d'un autre temps, et s'articulent la plupart du temps autour d'un nationalisme féroce. Je suis belge-américaine, je vois avec quelle rapidité un pays peut changer. Le concept de la Nova Europa, l'idée d’expulser tous les individus indésirables voire de les traiter comme des déchets, n’est pas si tiré par les cheveux. Si nous manquons d’unité, nous serons de plus en plus fragiles. Faire une satire politique, c’est une manière de combattre l’étroitesse d’esprit.

L’idée de fonctionner en duo pour des réalisateurs reste très peu commune, à moins qu’on parle de frères – d’ailleurs, on se demande où sont toutes les sœurs...
C’est toujours les frères ! Avec Peter, si nous faisons des films, ce n’est pas pour l’argent ou pour devenir célèbre. C’est juste que nous adorons cette entreprise dans son ensemble. Le cinéma est tellement important que ce serait irresponsable de laisser nos égos nous barrer le chemin. Et aussi, avoir un sens de l’humour similaire aide beaucoup. Nous divisons les tâches, mais ensuite, nous tournons aussi dans des situations très compactes. C’est comme un vaste camp totalement chaotique. Les gens pensent que c’est plus dur pour les couples de travailler ensemble, parce qu’on ne peut pas séparer son travail de sa vie personnelle, mais les cinéastes n’ont pas de vie personnelle ! Une raison de plus pour laquelle nous travaillons bien ensemble, c’est que nous avons les mêmes goûts en matière de musique. Et la musique est une meilleure manière de communiquer que les mots.

Pensez-vous qu’après cela, Nicolas va devenir le maître de l’univers ? Ça semblerait le prolongement naturel des choses.
Je pense qu’il va devenir pape. Ou dieu ! Mais pour des raisons pratiques, nous devrions probablement le ramener en Belgique. Il y a des tonnes d’idées dans l’air, mais ce n’est pas parce qu’il y en a deux qu’il va y en avoir un troisième. À chaque film que nous avons fait, la décision nous est apparue clairement à un moment précis, comme quand nous étions sur l’île de Tito. À présent, attendons de voir comment l’Europe va évoluer – parce qu’un film a besoin de naître d’un sentiment de nécessité. On est en train d'ériger un tas de murs, il y a une crise des migrants, et la meilleure manière de voir cela, c’est à travers le prisme de la comédie, bien sûr. Le rire permet de penser différemment, le rire c’est le pouvoir. Quand les gens osent rire, c’est là qu’ils sont les plus forts.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

(Traduit de l'anglais)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Lire aussi