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“Le plus important, c’est d’aider les sociétés à survivre après la pandémie”

Dossier industrie: Distribution, exploitation et streaming

Florent Bugeau • Distributeur, Rezo Films

par 

Le directeur des ventes et des achats pour la société française nous fait part de ce qui le préoccupe dans la situation des cinémas depuis qu’ils ont rouvert

Florent Bugeau  • Distributeur, Rezo Films

Entretien avec Florent Bugeau, directeur des ventes et des achats chez Rezo Films, pour parler des particularités et des challenges du marché français. Les cinémas de l'Hexagone ont rouvert le 19 mai, mais les distributeurs indépendants s'inquiètent du grand nombre de films accumulés pendant le confinement, qui pour la plupart auront du mal à trouver leur place en salles.

Cineuropa : Pourriez-vous nous présenter le line-up de votre société et sa stratégie d'achat ?
Florent Bugeau : Rezo Films a toujours travaillé avec de jeunes talents, français comme internationaux. Nous avons lancé les premiers longs-métrages d'auteurs comme Xavier Dolan, Abdellatif Kechiche ou encore Albert Dupontel, pour ne citer que quelques noms parmi les plus renommés. Les films français représentent la plus grosse part de notre catalogue, et on les achète toujours sur scénario, mais ces dix dernières années, nous avons également acquis de nombreux titres internationaux et européens pour notre branche art et essai. Nous sortons une douzaine de films par an, et participons également à la production de films français, et bientôt de séries TV. Auparavant, nous avions également une branche ventes internationales, mais nous l'avons fermée il y a quelques années.

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Que pensez-vous des spécificités et des challenges du marché français de la distribution indépendante de films ?
Comme l'ont déjà expliqué certains de mes collègues dans des interviews déjà publiées sur Cineuropa et sur le blog d'Europa Distribution, nous avons beaucoup de chance. Le marché français est le plus gros d'Europe en termes d'entrées, de nombre d'écrans, de diversité… Nous ne pouvons pas nous plaindre. Nous avons un système très vertueux, qui soutient la création et la distribution de films. De même, il y a environ 2000 cinémas en France, et la moitié d'entre eux sont classées art et essai, ce qui signifie que nos films pourraient potentiellement sortir sur un grand nombre d'écrans.

En même temps, la concurrence est très rude. Beaucoup de distributeurs indépendants travaillent sur le territoire, et nous cherchons tous les mêmes films. Quand vous allez à un marché, à Berlin ou Toronto, et que vous entrez dans une salle, il se peut que la moitié des personnes dans la salle soient françaises. Il y a aussi une forte concurrence dans les salles chaque semaine, avec 15-16 nouvelles sorties. C'est très difficile de promouvoir nos titres : nous devons dépenser beaucoup d'argent, ce qui signifie de plus gros risques pour nous. La durée de vie d'un film est beaucoup plus courte aujourd'hui. Parfois on lance un titre, et une semaine plus tard il perd 70% des écrans qu'il avait au départ. Ça peut être très violent.

Comment voyez-vous le rôle que vous jouez en tant que distributeur indépendant ? Quelle valeur ajoutée apportez-vous au marché ?
Je vais vous donner un exemple : en 2019, environ 740 films sont sortis en France. Parmi ces titres, 140 ont réalisé 80% des entrées, et les 600 autres n'ont fait que les 20% restants. C'est de plus en plus concentré. Nous devons nous battre pour que les films indépendants parviennent jusqu'aux salles et trouvent suffisamment d'écrans. Nous essayons de travailler tôt sur nos titres, principalement avec les exploitants, en construisant une confiance mutuelle et en trouvant de nouvelles façons de s'adresser au public. Nous leur envoyons beaucoup de matériel promotionnel, par exemple de courtes vidéos qu'ils peuvent poster sur leur site internet, ou même projeter sur grand écran. Par ailleurs, je suis convaincu qu'organiser des événements autour d'un film (comme un débat avec le réalisateur ou un expert du sujet) reste la meilleure façon d'attirer le public. Je dois dire que, même si la plupart de nos entrées sont réalisées à Paris, nous travaillons aussi beaucoup avec des petites villes de France, parce que ce sont elles qui font la différence sur le long terme.

En plus de ça, nous sommes aussi la première étape du financement d'un film en France. Il est presque impossible de produire un film sans distributeur. Cependant, nous sommes beaucoup plus prudents maintenant qu'il y a quelques années, parce que le marché est plus dur.

Pouvez-vous nous donner un exemple précis de film européen qui a particulièrement bien marché pour vous ? Quelle a été votre approche marketing ?
Un des titres qui me vient à l'esprit est J'ai perdu mon corps [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Jérémy Clapin
fiche film
]
(Jérémy Clapin, 2019), le film d'animation pour adultes. Quand le producteur nous a rencontrés pour la première fois, avec juste un dessin à la main et un scénario, c'était un vrai défi. Nous ne faisons pas beaucoup d'animation, et il n'y avait pas de chaîne de télé ou d'autre organisme de financement impliqué dans le projet. Finalement, on a décidé de le soutenir, et 6 ans plus tard, le film s'est retrouvé à la Semaine de la critique de Cannes, où est devenu un véritable événement. Nous avons beaucoup travaillé avec la presse pendant la campagne : les critiques étaient incroyables, et nous avons construit notre communication autour de tous les prix décernés au film, jusqu'à sa nomination aux Oscars ! C'était le seul moyen de convaincre les gens d'aller voir un film d'animation français pour adultes. Tous les exploitants en France, commerciaux et d'art et d'essai, ont soutenu le film, mais ils craignaient un peu au niveau des réservations, alors on a dû se battre pour ça. Au final, le film a fait 200 000 entrées.

Habituellement, comment les revenus de vos films sont-ils répartis entre les différentes fenêtres d'exploitation ?
Les chiffres de la télé et de la VàD sont toujours liés aux entrées en salles. Ça varie beaucoup, mais on peut dire que les salles représentent environ 65% des revenus, la télé 15%, et les DVD et la VàD les 20% restants. Le marché de la VàD est en pleine croissance, mais ça dépend vraiment du type de film. Les choses sont en train de changer au niveau de la chronologie des médias, et nous devrons nous adapter, mais aujourd'hui, il est clair que les salles sont le seul moyen pour nous de générer des profits.

Quelle est votre opinion sur les différentes mesures adoptées par le gouvernement pour soutenir le marché pendant la pandémie ?
Tous les dispositifs de soutien ont été essentiels et ils ont aidé à sauver de nombreux films, même si nous n'avons pas bénéficié tant que ça de certains d'entre eux, parce que nous n'avions aucune sortie prévue en fin d'année, de sorte que nous n'avons pas pu demander le remboursement des coûts de publicité et de promotion. Quoiqu'il en soit, au moment où nous parlons, le plus important est d'aider les sociétés à survivre après la pandémie. La situation sera très violente lorsque les cinémas rouvriront, parce que tout le monde a tout un tas de films prêts à sortir, dont la plupart seront "sacrifiés" sur le marché. Les entrées et les revenus vont baisser, et l'année prochaine sera à haut risque.

Dans les semaines qui ont précédé l'annonce, il y a eu des discussions concernant la possibilité d'une réouverture progressive. Quelle est la situation actuellement ?
Pour la toute première fois, l'Autorité de la concurrence a autorisé les société à coopérer et à discuter de la façon la plus sûre de rouvrir, mais les grosses sociétés ont préféré ne pas participer aux discussions. Le défi principal auquel nous faisons face ne concerne pas le calendrier ("répartir en douceur" plus de 400 films sur quelques mois, c'est impossible !), mais consiste à alerter les pouvoirs publics. Si dans les prochains mois, nous ne trouvons pas de moyens pour sortir nos titres par manque d'écrans, le CNC et le médiateur du cinéma devront intervenir, et s'assurer que les indépendants ont une place dans les cinémas. Le CNC sait que la diversité est essentielle, tout le système repose sur ce principe, il faut donc se battre pour, maintenant plus que jamais. C'est ça, notre vrai combat. Les grosses sociétés n'ont aucun intérêt à prendre part à ces discussions, parce qu'ils n'ont rien à y gagner. La situation n'est pas équilibrée.

Vous avez beaucoup de films en attente de sortie ?
Nous avons 7 titres à lancer sur les écrans dans les prochains mois, mais d'autres sociétés en ont plus de 15, ce qui veut dire que ce sera la guerre pour la réservation des salles. Nous sommes confrontés à quelque chose que nous n'avions jamais vécu avant. C'est un monde inconnu, et on ne sait pas quelle en sera l'issue. Peut-être que les choses changeront. Peut-être que les gros exploitants souffriront beaucoup, dans la mesure où les majors se sont rendu compte qu'elles pouvaient lancer leurs films simultanément en salles et sur les plateformes et obtenir de bons résultats. On ne peut pas encore évaluer tous les changements à venir. C'est à la fois assez excitant et effrayant.

Comment avez-vous commencé à travailler dans la distribution de films, et comment envisagez-vous l'avenir ?
J'ai commencé dans le secteur de l'exploitation, ce qui a été un excellent moyen de comprendre comment fonctionne la distribution. Tout ce qu'on fait dans la distribution a un impact sur les cinémas, alors il faut comprendre comment parler au public et promouvoir ses films. Après 6-7 ans de travail dans l'exploitation, j'ai rejoint Rezo Films.

Pour ce qui est de l'avenir, je suis assez optimiste et motivé, parce j'ai quelques bons films prêts à être montrés au public. Mais le gros challenge, c'est de décider quel sera le meilleur moment pour les lancer. Quoi qu'il en soit, je pense que les gens reviendront dans les cinémas (même si le nombre d'entrées a été plus bas qu'espéré à la réouverture). Il va falloir adapter notre stratégie d'achat, mais nous devons conserver notre place sur le marché et continuer à l'approvisionner en films d'auteurs. Je pense que c'est le plus gros challenge à surmonter pour les distributeurs indépendants, et la raison d'être de notre métier. Nous devons continuer à trouver de nouveaux films, de nouveaux regards, de nouvelles approches. Les distributeurs indépendants doivent protéger leur identité et leur rôle dans l'industrie.

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(Traduit de l'anglais par Alexandre Rousset)

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